Comment un loisir frivole peut-il préparer un meilleur avenir ?
👉 Découvrez l’article en vidéo sur la chaîne du Miroir des jeux.

Il y a une question à laquelle je n’arrive pas à répondre — et je vous propose d’y réfléchir ensemble.
En tant que concepteur et amateur de jeux, je m’interroge profondément sur la pertinence de ma pratique en temps de guerre. Au-delà de mon affection pour ce travail et ce loisir (les deux ne sont pas exclusifs), je suis surtout passionné par l’esprit ludique.
L’esprit ludique, c’est une façon d’être au monde — une philosophie existentielle, qui fait de la place à la légèreté, la curiosité, la spontanéité et à la co-construction joyeuse de nos existences.
La question que je me pose, et a fortiori au vu de l’actualité récente, est donc : que peut faire le jeu (ou cet esprit ludique) quand le monde dérape vers la guerre totale ?
Respecter la règle
En préambule, je dois rappeler que je défends sur ce média le jeu comme un espace politique d’intérêt général.
Pas uniquement parce que les jeux sont le miroir du monde qui les fabrique et donc sont dépositaires de visions politiques, qu’on le veuille ou non. Mais parce que la politique est d’abord et fondamentalement l’expression d’un rapport à l’autre. Et le jeu permet justement de créer un espace où rencontrer l’autre.
Cette rencontre peut bien sûr prendre la forme d’un affrontement — on ne va pas faire comme si la compétition ne faisait pas partie de notre ADN. Le jeu ne change pas notre nature. Il peut néanmoins réguler cette compétition et lui donner un cadre. Il présuppose notamment que les joueurs acceptent les règles du jeu.
Et rien que ça, c’est énorme. Parce que s’il y a bien une chose qui caractérise le paysage politique, c’est sa tendance naturelle à s’assoir sur les règles. Tout le travail du journalisme citoyen qui fleurit aujourd’hui permet heureusement de s’en rendre compte.

Un avenir désirable
Mais la question d’investir le jeu comme un espace politique reste totalement absente du paysage démocratique et du paysage ludique.
D’un côté, on a toujours le même disque rayé de la politique politicienne, caractérisée — hélas ! — par le mensonge et le manque de transparence. Heureusement que des figures comme Juan Branco permettent encore de garder l’espoir d’une gouvernance éclairée.
Et de l’autre côté, on a le monde du jeu qui donne l’impression d’avoir fermé la porte de sa cabane pour ne plus être ennuyé par le monde extérieur. On joue ou on se noie dans le spectacle du jeu, pour ne pas avoir à se confronter à une réalité qu’on n’arrive plus à désirer.
Conséquence : le jeu pratiqué par les adultes est encore vu avec condescendance comme un petit toutou qui doit rester sagement dans la niche du divertissement.
Au final, ni les institutions publiques ni les joueurs citoyens ne cherchent à s’emparer de cette potentialité du jeu pour en faire à la fois une des fondations d’un avenir désirable et un outil de transformation pour parvenir à cet avenir désirable.

Désespérante théorie des jeux
Cela ne vous aura pas échappé, l’actualité est à la guerre.
C’est une évidence telle qu’on a parfois l’impression que tout le monde veut la guerre. Et quand je dis tout le monde, je parle plus précisément des figures publiques qui distillent habilement l’idée que la guerre est inévitable. Je parle des gouvernants, de ceux qui nous dirigent et qui sont censés représenter la volonté du peuple. Mais ça, c’est la jolie fable qu’on nous raconte pour que perdure un système autocratique, c’est-à-dire au-dessus de tout contrôle.
Si l’on devait faire un référendum à l’échelle de la population — et bien sûr sans la manipulation préalable de l’opinion par les médias ralliés au pouvoir en place — je doute qu’il y ait beaucoup de gens qui soient favorables à l’envoi de missiles sur une autre population. La volonté des peuples n’est tout bonnement pas prise en compte dans les décisions politiques qui amène les pays à se faire la guerre. C’est aussi simple que ça.
Vous allez peut-être me dire : la réalité est beaucoup plus complexe, les enjeux géostratégiques sont subtils et les gouvernements doivent bien savoir ce qu’ils font ! Si on ne montre pas qu’on est les plus forts, les méchants d’à côté vont nous tomber dessus !
En fait, ce raisonnement-là, qu’on nous impose, est la conséquence directe de ce qu’on appelle la théorie des jeux. C’est une branche des mathématiques qui débouche sur des applications concrètes, notamment en stratégie.
Pour expliquer cela, imaginons deux pays voisins. Pour simplifier, on va dire que chacun de ces pays a un choix à faire parmi deux options. Soit tout miser sur l’éducation et l’épanouissement de ses populations, soit tout miser sur le militaire et se préparer à faire la guerre pour conquérir les ressources d’à côté.

Si un pays décide de partir sur la première option, l’éducation. Et que l’autre choisit le militaire. Celui qui a choisi l’éducation va se faire écraser. Il aura tout perdu. Et pour l’autre, le gain sera colossal.

Si les deux choisissent l’éducation, ce sera bien sûr un win-win. Ce sera le résultat idéal, notamment pour les populations.

Et si les deux choisissent l’option militaire, alors les forces vont s’équilibrer. On va perdre un peu de chaque côté, mais on perd moins que si on s’était fait attaquer.

Le problème, c’est que, comme je ne sais pas ce que l’autre va choisir, j’ai trop de risque à parier sur l’éducation. Même si c’est mon meilleur intérêt, qu’est-ce qui me dit que l’autre ne va pas choisir le militaire (même s’il me jure avoir choisi l’éducation) ? Donc je suis coincé, je dois prendre l’option militaire. Parce qu’au mieux, je garde une chance d’une victoire totale si l’autre choisit l’éducation, et au pire, je ne perds pas plus que l’autre.
Dans la théorie des jeux, c’est ce qu’on appelle le point d’équilibre, ou équilibre de Nash, du nom du mathématicien John Nash qui a théorisé ce principe. C’est généralement la meilleure stratégie à adopter par les parties prenantes qui maximisent leurs gains en regard des choix adverses.
Comme le monde n’est pas qu’un simple exercice mathématique à deux joueurs, ce point d’équilibre est tout le temps en mouvement. Mais la théorie des jeux nous permet malgré tout de mieux comprendre certains choix des états, ou du moins certaines justifications apportées par les états pour ne pas choisir la voie de l’éducation — cette voie qui reste quand même l’intérêt toujours du plus grand nombre. La géopolitique est truffée de ces choix qui ne sont plus vraiment des choix, et qui plongent le monde dans une catatonie totale.

Les promesses du jeu
Revenons à notre question initiale : que peut faire le bien modeste jeu dans un monde qui a l’air de sombrer dans le chaos ?
La réponse qui me vient à l’esprit est simple — résister.
Évidemment, quand des missiles tombent sur des écoles, les cartes Pokémon, les boîtes de 7 Wonders, les mots-comptent-triple au Scrabble et les châteaux dans Minecraft ne peuvent pas faire grand-chose. L’heure n’est plus au jeu quand il faut sauver sa vie, accéder à de l’eau courante et éviter les frappes “préventives” des puissances étrangères.
C’est pour ça que le jeu est avant tout une modalité de préservation. Sa fonction est d’abord de maintenir les conditions possibles de la paix : tant qu’on s’accorde pour jouer ensemble et éventuellement s’affronter au travers du jeu, on ne se fait pas la guerre. Théoriquement.
Mais jouer ne suffit pas, on le voit bien. C’est une première étape qui peut préparer le terrain. Ce qu’il manque ensuite, c’est un effort conscient pour faire évoluer notre vision du jeu et sortir d’un rapport uniquement passif de consommateur à sa pratique. Il faut apprendre à cultiver un esprit ludique dans sa propre vie et à l’appliquer aux problématiques de notre société.
Et pour être bien clair, le but ce n’est pas de gamifier intégralement nos existences, comme certaines entreprises ou certains États cherchent à le faire à des fins de contrôle social.
Il ne faut pas s’imaginer non plus que l’on va jouer partout, tout le temps, et que l’on va transformer la société en Disneyland et que tout sera merveilleux. Je vous renvoie vers mon exercice de prospective sur le futur du jeu..
Cultiver son esprit ludique, c’est au contraire chercher de nouvelles façons d’utiliser le jeu. C’est chercher activement à créer du lien avec l’autre autour d’une activité qui soit plaisante et constructive.
Le jeu, c’est la mise en forme de cette rencontre avec l’autre — c’est potentiellement le terreau de l’innovation sociale. Autrement dit, c’est le win-win de la théorie des jeux.

Les trois temps de l’esprit ludique
Résister avec le jeu, cela veut dire, très concrètement, rehausser la valeur politique du jeu dans nos vies.
La première étape, comme toujours, c’est la prise de conscience. Pendant que les dirigeants continuent à défigurer le monde avec leur folie des grandeurs, nous allons continuer à jouer pour rester sains d’esprit et ne pas succomber aux sirènes de l’apocalypse.
Cette prise de conscience consiste à voir le jeu, non pas comme un refuge où fuir le réel, mais comme compagnon de notre stabilité psychique. Nous allons mobiliser le jeu pour ses vertus homéopathiques. Le but est d’utiliser le jeu comme un régulateur et d’avoir conscience de l’utiliser comme ça.

Deuxième étape, le changement de son regard. Maintenant que vous avez pris conscience de l’intérêt du jeu dans votre vie, vous allez pouvoir commencer à décoincer de façon ludique votre façon de voir le monde. Parce que cette façon de voir le monde, c’est ce qui crée notre réalité. À voir les autres comme des salauds, nous finissons par vivre dans un monde de salauds.
Or le jeu peut être une invitation à voir les choses différemment et à ne surtout pas camper dans une vision figée du monde. Une attitude ludique, c’est une invitation à déconstruire les choses, à jouer avec, à créer de nouvelles connexions, de nouvelles perspectives. En clair, à voir le monde de façon dynamique et non figée dans des idées reçues et prémâchées par les médias ou la publicité.
Mobiliser l’esprit ludique, c’est aussi réussir à voir l’autre — proche, collègue ou inconnu — comme un partenaire de jeu. Cela veut dire quelqu’un que nous allons respecter, que nous allons honorer, sans chercher à l’enfumer, à l’humilier ou à le rouler dans la farine.
L’autre peut être un allié ou un adversaire, mais ce sera quelqu’un avec qui nous allons respecter les règles et qui va les respecter en retour. L’esprit ludique, c’est vraiment ça : un travail sur sa façon de considérer l’autre.
J’ai toujours été inspiré par une attitude que l’on peut rencontrer dans le jeu de Go, même s’il s’agit peut-être là d’une parabole, elle n’en reste pas moins inspirante. C’est l’idée qu’un grand maître qui affronte un débutant fait toujours en sorte de gagner la partie avec quelques points d’avance seulement. Il n’a pas besoin d’humilier son adversaire en lui démontrant sa supériorité.

Enfin, le troisième temps de l’esprit ludique, c’est le passage à l’action. Cette philosophie ludique, il faut pouvoir la vivre et l’incarner. Concrètement, cela veut dire : qu’est-ce que vous pouvez, à votre échelle, provoquer comme activité qui favorise cette prise de conscience et cet esprit ludique ? Que ce soit dans notre famille, avec nos amis, avec des inconnus et même dans le cadre d’un travail, qu’est-ce que nous pouvons mettre en place pour produire des effets bénéfiques sur le collectif ?
Ces propositions peuvent se faire autour d’un vrai jeu, ou se faire de façon ludique, dans un cadre qui permet à chacun d’exprimer cette attitude ludique où chacun peut apprendre et coconstruire l’expérience vécue. Un meeting politique traditionnel ne rentre malheureusement pas dans ce cadre…
Voilà donc le rôle que le jeu peut prendre face à la dégénérescence martiale du monde. Là, tout de suite, je n’ai aucun contrôle sur le fait que l’Ukraine et la Russie se tapent dessus, que l’Iran, Israël et les États-Unis se tapent dessus. Le jeu, à moins d’être un wargame, n’a rien à faire sur un champ de bataille.
Mais tant que ma maison ne brûle pas, ce que je peux faire dès aujourd’hui, c’est me transformer en tant qu’individu conscient et contribuer à créer les conditions d’une société où ces politiques désastreuses ont moins de chance de se produire.
Cette façon d’investir le jeu n’enlève rien ni à sa capacité à nous divertir — quand l’heure est au divertissement — ni à d’autres formes d’engagements (politique, humanitaire ou social). Mais c’est une carte de plus à jouer pour rendre le monde un peu meilleur.
Auteur :
— Publié le
Gardez l’esprit ludique.
Découvrez aussi la chaîne du Miroir des jeux sur Youtube, qui prolonge l’analyse la société au travers du prisme du jeu.


